Publié le jeudi 20 août 2026
Chaque automne, la même question ressurgit dans les cafés du commerce comme sous la coupole fédérale : pourquoi la Suisse s’obstine-t-elle à garder 44 assureurs-maladie différents plutôt qu’une seule caisse publique ? Le retour cet été de Mauro Poggia et Pierre-Yves Maillard à la tête de l’Association suisse des assurés (Assuas) remet le sujet sur le devant de la scène, à un an des élections fédérales. L’occasion de reposer les bases : d’où vient cette idée, pourquoi a-t-elle toujours échoué, et surtout changerait-elle vraiment quelque chose au montant de votre prime ?
Une idée trois fois soumise au peuple, trois fois refusée
L’assurance-maladie obligatoire suisse repose depuis 1996 sur un système concurrentiel : chaque résident choisit sa caisse parmi une quarantaine d’assureurs privés, qui doivent tous proposer les mêmes prestations de base fixées par la loi (LAMal). C’est précisément ce principe que la gauche tente de renverser depuis trois décennies.
Une première initiative, « pour une caisse-maladie unique et sociale », est repoussée en 2007 par 71,2% des votants, seuls Neuchâtel et le Jura disent oui. Une seconde tentative, « pour une caisse publique d’assurance-maladie », déposée en 2011, est à nouveau rejetée le 28 septembre 2014, cette fois par 61,8% des voix. Le clivage linguistique, le fameux « Röstigraben », y est particulièrement marqué : Genève et Vaud disent oui à plus de 56%, portés déjà à l’époque par leurs ministres cantonaux de la Santé… Mauro Poggia et Pierre-Yves Maillard.
L’argument des opposants n’a guère changé en vingt ans : supprimer la concurrence entre caisses reviendrait à créer une « grande machine étatique » sans garantie d’efficacité, alors que le système actuel a fait ses preuves en matière d’accès aux soins. Côté partisans, l’argument est resté tout aussi constant : mettre fin au gaspillage lié à la concurrence commerciale entre assureurs, jugée coûteuse et inutile puisque les prestations sont identiques partout.
2026 : un come-back politique à un an des élections
Le retour en force de Poggia et Maillard à l’Assuas, entériné le 4 août 2026 dans un climat de tensions internes qualifié de « putsch » par le comité sortant, n’a rien d’anodin. Les deux anciens ministres cantonaux de la Santé, aujourd’hui conseillers aux États, veulent transformer cette association jusque-là discrète en « force de proposition et d’action politique ».
Leurs arguments actuels reprennent les fondamentaux : simplifier la gouvernance, réduire les coûts de gestion multiples, mutualiser le risque à l’échelle nationale plutôt que de le fragmenter entre 44 acteurs. Face à eux, des voix s’élèvent, y compris au sein même de l’Assuas. Le conseiller national UDC Thomas Bläsi, membre du comité sortant, résume le scepticisme ambiant : « La caisse unique, c’est très bien, mais il faut dix ans au minimum pour la mettre en place. La population ne les a pas. » Il pointe aussi le risque que le dossier serve avant tout une carrière politique.
Ce que la caisse unique pourrait vraiment améliorer et ce qu’elle ne changerait pas
C’est là que le débat mérite d’être nuancé. Les frais administratifs des caisses-maladie représentaient 4,3% des primes en 2025, contre 5,2% en 2021, une part déjà en recul constant (source : Medinside/OFSP). Quant à la publicité, souvent pointée du doigt, elle ne pèse qu’environ 0,19 à 0,3 centime par franc de prime selon Comparis et Avenir Suisse, un montant marginal au regard de l’ensemble. Autrement dit, même une suppression totale de ces frais ne ferait baisser les primes que de quelques francs par mois, pas de plusieurs dizaines.
Le vrai poste, c’est le remboursement des prestations médicales : plus de 95% de chaque franc de prime part directement chez les médecins, hôpitaux, pharmacies et laboratoires (source : OFSP). Or c’est précisément ce que la caisse unique ne touche pas. Elle ne modifie ni le vieillissement de la population, ni le progrès médical de plus en plus coûteux, ni le transfert croissant des traitements de l’hôpital vers l’ambulatoire, entièrement financé par les primes sans participation cantonale. La prime moyenne d’un adulte atteindra 465,30 francs par mois en 2026, une hausse de près de 25% en quatre ans et de 82% en vingt ans (source : Watson/OFSP) — une trajectoire dictée avant tout par la demande de soins, pas par la structure administrative des assureurs.
Ce que la caisse unique pourrait en revanche changer, c’est la gouvernance : fin du système de résiliation-affiliation chaque automne, primes potentiellement uniformisées par canton, fin des jeux de « chasse aux bons risques » entre assureurs. Des gains réels, mais de nature organisationnelle plus que financière.
Le cas français : la caisse unique n’immunise pas contre les déficits
La France offre justement un contre-exemple grandeur nature. Sa Sécurité sociale fonctionne depuis 1945 sur un modèle de caisse unique par branche. Résultat : le déficit des régimes de base a atteint 21,6 milliards d’euros en 2025, dont la branche maladie concentre l’essentiel, environ 15,9 milliards selon les comptes officiels (source : Direction de la Sécurité sociale / Cour des comptes). La Cour des comptes elle-même juge la trajectoire « hors de contrôle » et réclame des milliards d’euros d’économies annuelles pour revenir à l’équilibre d’ici 2030.
L’unicité de la caisse n’a donc empêché ni l’explosion des coûts, ni les déserts médicaux, ni les dépassements d’honoraires qui alourdissent le reste à charge des patients français. Elle a en revanche permis une meilleure lisibilité budgétaire et une négociation tarifaire centralisée avec les professionnels de santé — un vrai atout, mais qui ne dispense pas des choix politiques difficiles sur le financement.
Un débat sur la gouvernance, pas sur les coûts
La caisse unique reviendra sans doute avec force dans la campagne des élections fédérales de 2027, portée par le duo Poggia-Maillard. C’est un débat légitime sur la manière d’organiser l’assurance-maladie suisse. Mais l’exemple français comme les chiffres de l’OFSP le montrent : la vraie bataille contre la hausse des primes se joue sur la maîtrise des coûts de la santé eux-mêmes : vieillissement, tarifs médicaux, virage ambulatoire, bien plus que sur le nombre de caisses qui les administrent.
Et vous, pensez-vous qu’une caisse unique ferait vraiment baisser votre prime ? Venez en débattre sur notre forum.

