Et si, demain, votre collègue de bureau ne payait pas d’impôts alors qu’il occupe un poste à plein temps ? C’est tout le paradoxe soulevé par l’idée d’une taxe sur les robots : dans un monde où l’intelligence artificielle et l’automatisation remplacent progressivement des tâches humaines, comment financer notre État social si l’assiette fiscale du travail se réduit ? Entre fantasme de science-fiction et nécessité économique, la question divise juristes, économistes et politiques. Voici où en est ce débat, et ce qu’il signifie concrètement pour la Suisse.
Une idée née avec les machines, relancée par l’IA
L’idée de faire contribuer les machines au financement collectif n’a rien de nouveau. Dès 1797, dans son ouvrage Agrarian Justice, le philosophe Thomas Paine imaginait déjà un dédommagement financé par une redistribution des richesses issues du progrès technique, préfigurant les débats contemporains sur le revenu de base.
Le débat moderne prend forme au tournant des années 2010, quand la robotique industrielle et les premières intelligences artificielles capables d’autonomie relancent la question. En 2017, le Parlement européen examine, sous l’impulsion de la députée luxembourgeoise Mady Delvaux, la création d’un statut de « personne électronique » pour les robots les plus autonomes. Cette proposition est finalement écartée par les eurodéputés, tout comme l’idée d’une taxe sur le travail des robots et celle d’un revenu universel de base destiné à compenser l’impact de la robotique sur l’emploi (Parlement européen, 2017). La même année, en France, le candidat à la présidentielle Benoît Hamon fait de la taxation des robots l’un des piliers de son programme, pour financer un revenu universel. Il obtient 6,3 % des voix, un score largement interprété comme un rejet de l’idée par l’électorat (France Info, 2017).
Genève, laboratoire helvétique du débat
En Suisse, c’est le professeur de droit fiscal genevois Xavier Oberson qui porte le sujet depuis le milieu des années 2010. Sa proposition : taxer dans un premier temps le « salaire hypothétique » qu’un robot aurait généré s’il avait été occupé par un humain, sur un modèle comparable à celui de la valeur locative immobilière. Dans un second temps, à mesure que les machines gagneraient en autonomie, il envisage de leur attribuer une véritable « capacité contributive », assujettie à la TVA. Son ouvrage Taxing Robots pose les bases académiques d’un régime fiscal encore largement théorique, mais qu’il juge « inéluctable », comparant cette évolution à la création du statut de personne morale à la fin du XIXe siècle (Le Temps, 2019).
Face à lui, les critiques ne manquent pas. Le think tank libéral Avenir Suisse estime qu’une telle taxe reviendrait à imposer le capital productif, freinant l’investissement et la croissance, dans un pays où l’attractivité fiscale reste un pilier de la compétitivité économique. Du côté syndical, la position est étonnamment proche : à Neuchâtel, le responsable industrie d’Unia Christian Weber juge que « la fin du travail n’est qu’un fantasme de la bourgeoisie 4.0 » et plaide plutôt pour une taxation générale du capital plutôt que des machines elles-mêmes.
Sur le plan politique, le sujet reste marginal sous la Coupole fédérale : quelques interpellations parlementaires ont été déposées dès 2017, portées principalement par la gauche, sans déboucher sur un projet de loi concret à ce jour. La Suisse n’a, contrairement à certains débats français ou sud-coréens, jamais formalisé de proposition législative aboutie sur le sujet. Le sujet devient d’actualité aux USA.
De la taxe sur les robots à la « Token Tax »
Aux États-Unis, l’idée d’une « taxe robot » s’appelle la « Token Tax ». Le token est une unité de mesure de l’information transmise au moteur d’IA générative. La consommation en tokens des entreprises serait taxée pour réduire l’intérêt économique du recours massif à l’IA en remplacement des travailleurs. Ce concept a notamment été porté par les dirigeants du fonds d’investissement Bridgewater dans une tribune parue dans le New York Times. Ce sujet fait débat.
En parallèle, le gouvernement Trump étudie une prise de participation de l’État fédéral dans les entreprises d’IA pour créer un fonds d’investissement qui permettrait de redistribuer à la population la richesse créée par l’IA. Ce fonds IA pourrait ainsi s’apparenter au fonds souverain norvégien, ou au modèle de l’Alaska Permanent Fund évoqué par certains acteurs du secteur (Zonebourse, 2026). Il pourrait contribuer à réduire les critiques du soutien gouvernemental aux géants technologiques.
L’enjeu pour l’économie suisse
L’enjeu n’est pas anodin pour un pays dont le modèle économique repose sur une main-d’œuvre qualifiée et coûteuse : un facteur qui rend l’automatisation particulièrement attractive pour les entreprises helvétiques. Plusieurs analyses, dont celles de l’OCDE, évaluent qu’une part significative des emplois actuels présente un risque d’automatisation à moyen terme. Les estimations vont d’environ 9 % à près de 28 % des emplois selon la méthodologie retenue, avec des variations sensibles selon les secteurs et les pays (OCDE).
La publication de Bill Gates du 26 août 2026 est beaucoup plus alarmante. Le changement est trop rapide pour que l’économie crée de nouveaux emplois vers où vont s’orienter ceux détruits par l’IA. L’ancien patron de Microsoft y appelle à un accompagnement du changement induit par l’IA, en proposant une taxe sur l’IA, la création d’une instance internationale et la désignation d’emplois réservés aux humains (La Presse, 26 août 2026). Le fonds d’investissement Bridgewater partage cette analyse : il estime que 18 % des postes de travail américains seront remplacés par l’IA dans les cinq prochaines années.
Quels effets pour l’économie suisse et notre lectorat ?
Du côté des arguments favorables à une taxe sur l’IA :
- Compenser une érosion potentielle des recettes de l’AVS et des assurances sociales, aujourd’hui adossées aux salaires
- Ralentir la substitution du travail par l’IA pour fluidifier la transition, financer la reconversion professionnelle des travailleurs les plus exposés (logistique, production, métiers administratifs…)
- Rééquilibrer la fiscalité entre revenus du travail et revenus du capital
Du côté des risques d’une taxe sur l’IA :
- Un frein à l’investissement dans l’innovation, alors que la Suisse cultive justement son avantage comparatif par ses pôles technologiques (EPFL, EPFZ) et attire des géants comme Google, Apple, OpenAI ou Anthropic à Zurich et Lausanne
- Une difficulté pratique majeure : définir juridiquement ce qui constitue un « robot » taxable, entre bras articulé, logiciel d’IA et simple automatisation de processus
- Un risque de délocalisation des investissements robotiques vers des juridictions plus clémentes, la mobilité du capital technologique étant nettement supérieure à celle du travail humain
Pour notre lectorat, salariés frontaliers, expatriés et résidents actifs, l’équation est double.
D’un côté, une partie des métiers administratifs, comptables ou de support technique reste exposée à l’automatisation, comme l’illustrent déjà certains secteurs suisses où le recrutement IT ralentit face à la montée de l’IA générative.
De l’autre, la Suisse continue de créer des emplois hautement qualifiés liés justement au développement de ces technologies : data science, ingénierie IA, gouvernance algorithmique. Une taxe IA mal calibrée pourrait freiner cette dynamique de création d’emplois qualifiés, sans garantie de protéger efficacement les emplois menacés.
Un débat qui percute l’identité suisse
Ce débat n’est pas qu’économique : il touche à des fondamentaux de la culture politique helvétique. La Suisse a toujours privilégié le pragmatisme au dogmatisme, une méfiance constitutionnelle envers les taxes nouvelles, couplée à un fédéralisme qui favorise l’expérimentation locale plutôt que les grandes réformes centralisées imposées d’en haut.
Le rejet massif, en 2016, de l’initiative pour un revenu de base inconditionnel (76,9 % de non) illustre cette prudence collective face aux mécanismes de redistribution jugés trop radicaux (RTS, 2016). Or, la taxe robot était historiquement indissociable, dans l’esprit de ses promoteurs, du financement d’un tel revenu universel. Ce lien conceptuel explique en partie la frilosité helvétique.
À l’inverse, la tradition du partenariat social (négociation entre patronat, syndicats et État plutôt qu’imposition unilatérale) pourrait offrir une voie suisse alternative : plutôt qu’une taxe uniforme et rigide, des solutions négociées branche par branche, à l’image de ce que pratiquent déjà certaines conventions collectives de travail pour anticiper les mutations technologiques.
La « Token Tax », elle, est moins orientée vers le revenu universel : elle mise sur le ralentissement de la substitution et le maintien des ressources fiscales et sociales pendant la transformation. Elle semblerait donc davantage compatible avec le pragmatisme suisse que la « taxe robot ».
Conclusion : anticiper plutôt que taxer dans l’urgence
La taxation des robots reste, en Suisse, une idée en gestation plus qu’un projet politique concret. Mais l’accélération de l’IA générative depuis 2023 rebat les cartes : la question n’est plus seulement celle des bras robotisés dans l’industrie, mais aussi celle des algorithmes qui remplacent des tâches cognitives entières. Dans ce contexte, la vraie question n’est peut-être pas si nos systèmes fiscaux et sociaux devront s’adapter, mais comment le faire sans sacrifier l’attractivité économique qui fait la force de la Suisse.
Ce premier article est le premier de la série « IA et mutation Suisse » qui propose les éclairages sur l’IA utiles à nos lecteurs : présenter les enjeux pratiques et professionnels de l’IA, au-delà des critiques sur les erreurs et les manipulations inhérentes à cette technologie.
Et vous, pensez-vous que la Suisse devrait ouvrir ce débat, ou les mécanismes actuels suffisent-ils à absorber la transition ?


Votre poste sera-t-il encore là dans 5 ans ?
Bridgewater (l’un des plus gros fonds mondiaux) parie que 18 % des emplois US vont disparaître à cause de l’IA. Bill Gates, lui, vient de sortir un texte étonnamment alarmiste sur le sujet.
Résultat : le débat sur la taxe robot, vieux de 10 ans en Suisse, reprend vie sous une nouvelle forme venue des US, la Token Tax. Pendant ce temps, Trump négocie une prise de participation de l’État dans les géants de l’IA.
Et vous, votre job : menacé ou boosté par l’IA ? Que pensez-vous de la taxe sur les robots ?