Chaque automne, le même rituel : l’Office fédéral de la santé publique annonce la nouvelle hausse des primes, et chaque automne, la facture s’alourdit un peu plus. Mais derrière ce rendez-vous devenu presque banal se cache une question plus sérieuse : combien de temps la LAMal, dans sa forme actuelle, peut-elle encore tenir ? Entre un nombre croissant de ménages qui dépendent des subsides pour payer leur prime et une addition médicale qui ne cesse de grimper, plusieurs réformes sont sur la table à Berne. Aucune n’est simple, et toutes avancent à des rythmes très différents.
Comment fonctionne la LAMal, en bref
Entrée en vigueur en 1996, la loi fédérale sur l’assurance-maladie (LAMal) repose sur un principe simple en apparence : chaque résident de Suisse doit s’assurer auprès d’une caisse-maladie privée pour l’assurance de base, moyennant une prime par tête, indépendante du revenu. Cette prime ne finance pas l’intégralité des coûts : les soins hospitaliers stationnaires sont pris en charge à hauteur d’au moins 55% par les cantons, tandis que les traitements ambulatoires reposent presque entièrement sur les primes des assurés. Ce financement éclaté est justement l’un des points que les réformes actuelles cherchent à corriger.
Une mécanique sous tension
Le problème n’est pas nouveau, mais il s’aggrave. Pour 2026, la prime moyenne suisse atteint 393,30 francs par mois, en hausse de 4,4%, la quatrième augmentation consécutive. En quatre ans à peine, entre 2022 et 2026, la prime moyenne a bondi de près de 25%, et de 82% en vingt ans. Une trajectoire que les salaires, eux, n’ont jamais suivie.
Face à cette envolée, les pouvoirs publics ont dû muscler leur filet de sécurité : la réduction individuelle de prime (RIP), autrement dit les subsides. Rien qu’à Genève, les montants versés grimperont l’an prochain de 5,3 à 10,9% selon les catégories de bénéficiaires. En Valais, environ 90 000 personnes en toucheront un, soit plus de 23% de la population cantonale. À l’échelle romande, on estime qu’environ un tiers des ménages y ont droit — un chiffre en hausse constante depuis vingt ans.
C’est là que le bât blesse. Un système censé rester exceptionnel, une aide ciblée pour les revenus modestes, devient, de fait, une béquille structurelle pour une part croissante de la classe moyenne. Puisque les primes grimpent plus vite que les salaires, il faut élargir les seuils d’éligibilité aux subsides, ce qui alourdit d’autant les budgets cantonaux et fédéraux. Ce n’est plus un correctif ponctuel : c’est un système qui compense en permanence son propre dérapage, sans jamais s’attaquer à la cause, à savoir la hausse continue des coûts de la santé eux-mêmes : vieillissement de la population, prix des médicaments, prix des médecins, développement de l’offre ambulatoire. Sans réforme structurelle, la mécanique tourne en rond : plus de coûts, plus de primes, plus de subsides, plus de charge publique.
Les pistes de réforme, une par une
EFAS, la réforme déjà votée
C’est la seule des grandes réformes déjà acceptée par le peuple. Approuvé en votation le 24 novembre 2024, le financement uniforme des prestations ambulatoires et stationnaires (EFAS) doit mettre fin à l’incitatif pervers qui pousse aujourd’hui les cantons à privilégier l’hospitalier, financé en partie par leurs impôts, plutôt que l’ambulatoire, entièrement à la charge des assurés. Dès 2028, cantons et assureurs financeront toutes les prestations médicales selon une même clé, les cantons prenant en charge au moins 26,9% des coûts et les assureurs au maximum 73,1%. Les soins de longue durée (EMS, aide à domicile) ne seront intégrés qu’en 2032. Porté par une large alliance d’acteurs de la santé (FMH, pharmaSuisse, assureurs), le dossier est désormais entre les mains du Conseil fédéral, qui doit encore adapter plusieurs ordonnances avant l’entrée en vigueur. Son impact réel sur le montant des primes reste toutefois débattu par les chercheurs.
Le frein aux coûts et l’allègement des primes : deux échecs, deux contre-projets
Le 9 juin 2024, le peuple a refusé deux initiatives concurrentes : celle du Centre pour un « frein aux coûts », qui voulait obliger la Confédération et les cantons à intervenir dès que les dépenses de santé progressent plus vite que les salaires, et celle du PS pour un « allègement des primes », qui plafonnait la charge des primes à 10% du revenu disponible. Faute de majorité, ce sont deux contre-projets indirects qui prennent le relais dès le 1er janvier 2026 : l’un impose des objectifs de maîtrise des coûts et davantage de transparence aux acteurs de la santé, l’autre oblige les cantons à verser une contribution minimale aux réductions de primes. Une version édulcorée des ambitions initiales, que même certains partisans jugent insuffisante face à l’ampleur du problème.
La caisse unique, troisième tentative en vingt ans
Refusée en 2007 et en 2014, l’idée d’une caisse publique unique qui supprimerait la concurrence entre assureurs privés pour l’assurance de base revient une nouvelle fois sur le devant de la scène. Le Parti socialiste a acté dès 2023 le lancement d’une nouvelle initiative, et le dossier a récemment gagné en visibilité politique avec le retour de Mauro Poggia et l’arrivée de Pierre-Yves Maillard, deux anciens ministres cantonaux de la Santé, à la tête de l’Association suisse des assurés (Assuas). Le texte n’a toutefois pas encore été formellement déposé, et le chemin est encore long : entre la récolte des 100 000 signatures, le débat au Parlement et une éventuelle votation, les opposants dont une partie de l’UDC rappellent qu’une telle bascule prendrait au minimum une dizaine d’années à se mettre en place.
Aussi, l’exemple de la caisse unique française, en déficit chronique, ne donne pas une bonne image à ce projet. Et en effet, si le problème vient principalement de l’augmentation des coûts, on ne voit pas comment une caisse étatique pourrait adresser ce point.
Réformer la facturation médicale : le chantier Tardoc
Moins spectaculaire mais tout aussi structurant : après six ans de négociations, le Tardoc a remplacé le Tarmed le 1er janvier 2026 comme nouvelle structure tarifaire pour les consultations ambulatoires. Validé pour trois ans seulement par le Conseil fédéral, ce système doit encore intégrer un plafonnement des points tarifaires facturables par jour. Il est actuellement en discussion entre la FMH, les hôpitaux et les assureurs pour une entrée en vigueur espérée en 2027, une mesure qui suscite déjà une forte contestation dans la profession, entre craintes de rationnement des soins et incompréhension sur ses modalités concrètes.
Conclusion : réformer sans casser
Aucune de ces pistes ne réglera, seule, la question des coûts de la santé. EFAS corrige un biais de financement sans agir directement sur les prix ; les contre-projets sur les primes soulagent les ménages sans réduire la dépense globale ; la caisse unique promet une simplification radicale mais reste, pour l’instant, un horizon lointain ; le Tardoc, enfin, ne change que la façon dont les médecins sont payés, pas le volume des soins consommés. Ce qui est certain, c’est que le statu quo n’est plus tenable : un système de santé qui ne peut fonctionner qu’à coups de subsides toujours plus larges finit par se financer lui-même à crédit, sur le dos des générations futures.
Et vous, quelle réforme vous semble la plus crédible pour stabiliser vos primes à moyen terme ? Venez en débattre sur le forum welcome-suisse.ch.